Vive Bertrand Cantat !
Salie : un mot qui résume bien la tournée de Bertrand Cantat pour la promotion de son dernier album en solo, Amor fati. Salie par une campagne médiatique de calomnies et d'ostracisme : après avoir été maintes fois refusé par des directeurs de salles de concert, on observe comme des manifestations sont organisés avant chacun de ses concerts dans le seul but de l'insulter et de le déshonorer. Ses fans restent, mais seuls les inconditionnels ; il faut bien résister à l'opprobre à laquelle on s'expose pour de simples goûts musicaux.
Tout le monde connaît Bertrand Cantat. Certains pour les bonnes raisons : un grand artiste, chanteur à la voix frêle et brisée, poète hors normes et engagé, socle du rock français avec son ancien groupe Noir Désir. Mais beaucoup ne connaissent que sa face médiatique. La délectation morbide de faits divers violents rassemble bien plus que la musique : Cantat le sait bien. Condamné en 2004 pour « meurtre commis en cas d'intention indirecte indéterminée » sur Marie Trintignant, son amante, il a passé la moitié de sa peine en prison, avant d'être libéré pour bonne conduite et sous contrôle judiciaire et soumis à des examens psychologiques. La Justice a parlé ; la Justice a agi.
Mais ça ne suffisait pas. La justice populaire a toujours son mot à dire. Aujourd'hui, elle se plait à se replonger dans les faits avec une indécence coriace. Elle ressasse, estimant qu'elle a elle aussi la légitimité d'établir son jugement. Elle le fait sans prise en considération des faits et du contexte : la nature du meurtre commis, prescrit-elle, l'interdit. « On ne tue pas par amour », se permet-elle de statuer : c'est sûrement vrai, mais cela permet d'ignorer toutes les circonstances tragiques du crime de Cantat, la relation turbulente des amants et sa tentative de suicide le jour suivant le drame. La maxime populaire suffit à sentencier.
Le pire n'est pas là. Le timing est parfait : il sort son album au moment où le débat sur les violences faites aux femmes bat son plein. Cantat devient donc aujourd'hui le bouc émissaire. Défouloir d'une société qui n'agit en rien contre ses propres torts, mais préfère s'acharner sur un homme qui a purgé sa peine. Lui qui s'apprêtait à une promotion discrète de son album -pudeur et honte personnelles exigent- ; le voici plongé dans une promotion envahissante à son insu. Les associations et les collectifs féministes l'arborent en étendard pestilentiel, abandonnant d'un coup tout progressisme social. Quid du droit à la réhabilitation en Justice ?
Cette justice punitive et populaire est efficace. Cantat, avant que l'on recommence à s'acharner sur lui, avait déjà perdu une grande partie de son prestige et de son statut social. C'est compréhensible, et on n'aurait pu en vouloir à une société d'agir ainsi. Mais désormais, on s'en prend à son être : son art est éreinté, sous prétexte qu'il n'aurait aucun droit à l'exercer au vu de son passé. L'essence de l'office créateur est détruite, sa démarche de pénitence par la poésie et le chant est ignorée. Il n'a plus le droit de s'expliquer, et même pire ; il n'a plus le droit de se confesser. Par la censure la plus banale, la création artistique est dénigrée.
Contre le règne de l'opinion. Contre la censure morale. Contre l'acharnement.
Pour le droit au pardon. Pour le droit à la création. Pour la liberté de tracer sa voie en paix.
Contre et pour tout cela, je lutte contre la mort sociale de Bertrand Cantat. Je le scande : Vive Bertrand Cantat !
