Ma petite bibliothèque révisionniste (III): Socialisme, calcul économique et fonction entrepreneuriale, Jesus Huerta de Soto

14/10/2021

L'objectif de cet ouvrage, publié en 1992 par l'économiste espagnol Jesus Huerta de Soto, est de redéfinir la science économique afin d'orienter le lecteur vers un nouveau paradigme de compréhension de l'économie, débarrassé de l'objectivisme, des analyses statiques et autres réflexes intellectuels socialistes. S'appuyant sur les théories de Mises et Hayek, l'auteur s'attache à démontrer l'impossibilité théorique d'un socialisme entendu comme une « erreur intellectuelle ».


L'information au cœur d'une théorie complexe de l'action humaine

La doctrine défendue par Jesus Huerta de Soto ne peut être comprise qu'après une minutieuse analyse du fonctionnement de l'économie inspirée du traité de Ludwig Von Mises, L'Action Humaine (1949).

La fonction entrepreneuriale est ici entendue comme « l'action d'un être humain dans un contexte de rareté afin de modifier le présent en vue d'objectifs futurs incertains ». Toute action ayant un coût (une valeur subjective qu'un individu donne à ce à quoi il renonce en prenant une décision), une action entrepreneuriale aura donc pour but l'obtention de bénéfices futurs. Cette définition n'a pas vocation à être attelée à l'unique réalité économique mais cherche bel et bien à désigner l'action humaine en général.

Cependant, l'individu-entrepreneur se meut dans un environnement façonné par différents types de connaissances, qui limitent elles-mêmes son omniscience :

  • La connaissance subjective : celle-ci provient de l'expérience personnelle d'un individu ;
  • La connaissance privée et dispersée : l'information matérialisable mais dispersée entre tous les individus atomisés ;
  • La connaissance tacite : définie par Karl Polanyi comme le « principe fondamental de toute connaissance », c'est cette intuition non matérialisable qui se trouve en chaque individu.

A partir de ces connaissances, la fonction entrepreneuriale est la force compétitive de l'homme qui l'amène à créer de l'information ex nihilo afin de répondre à un besoin social identifié. Elle est présente tout autant chez l'ouvrier précaire qui déménage afin de trouver un emploi que chez le CEO d'une entreprise multinationale.

La fonction entrepreneuriale n'a des chances de s'exercer correctement que dans un cadre institutionnel imprégné de garanties juridiques libérales : la liberté individuelle ainsi que la garantie de la propriété privée en sont les principaux traits. Elle permet la coordination des activités économiques et sociales afin d'atteindre une certaine harmonie ainsi que la division des connaissances et du travail qui donnent lieu à la croissance démographique. On pourrait donc conclure en affirmant que la fonction entrepreneuriale est le fondement de la civilisation.


Qu'est-ce que le socialisme ?

Dans la lignée de l'école autrichienne, le professeur Huerta de Soto regroupe dans la notion de « socialisme » tout un ensemble de doctrines que la science politique distinguerait en raison de leurs évidentes différences idéologiques, mais qui ont en commun de promouvoir l'intervention de l'Etat dans l'économie : social-démocratie, communisme, « socialisme conservateur », fascisme, socialisme autogestionnaire, socialisme « scientiste », etc.

En effet, le socialisme est défini dans cet essai comme « tout système d'agression institutionnelle à l'encontre de la fonction entrepreneuriale » : le socialisme est donc inhumain, puisqu'il substitue à la coordination spontanée et impersonnelle garantie par l'action humaine une coordination coercitive confiée à un organe directeur en fonction de ses propres objectifs, plus ou moins légitimes en fonction de la nature donnée du système politique.

Le planificateur possède-t-il les moyens de mettre en œuvre correctement une telle tâche ? C'est à cette question que veut répondre le livre.


L'impossibilité du calcul économique dans un système socialiste

Pour Mises, Hayek et Huerta de Soto, le socialisme est une erreur intellectuelle ainsi qu'un fruit de l'hubris d'humains imbibés d'une rationalité cartésienne qu'ils pensent illimitée. Tous s'accordent à dire qu'il est impossible de disposer de l'information nécessaire et suffisante pour mener cette tâche de coordination verticale de la société, et ce pour deux raisons principales :

  • Argument statique : il est impossible pour le planificateur d'avoir accès à un tel volume de connaissances, notamment lorsque celles-ci sont de nature subjective et privée : trop dispersées dans la société, ces informations sont inarticulables dans un contexte vertical et centralisé.
  • Argument dynamique : l'action humaine amène à la création et découverte constante d'informations : cela rend concrètement impossible qu'un organe de planification puisse coordonner correctement une société sans interrompre le temps.

Comme l'avait établi Mises dans Le calcul économique en régime socialiste (1920), n'étant pas omniscient, le planificateur est irrémédiablement condamné à s'éloigner des réalités sociales : en bridant la fonction entrepreneuriale, il empêche la création ou découverte d'informations qui en est la conséquence, ce qui l'amène à puiser l'information dans ses propres biais et rend impossible tout calcul économique qui ne soit pas arbitraire.

Les conséquences d'un telle logique politique et économiques seront multiples et dépendront du degré de socialisme présent dans les sociétés :

  • Un manque de coordination sociale : celle-ci sera croissante, puisque que le socialisme est un cercle vicieux en ce qu'il incite le socialiste à répondre au manque de coordination qu'il génère par plus de socialisme ;
  • La création d'une information de plus en plus décalée de celle que créerait une société libre ;
  • De constantes erreurs d'investissements : celles-ci déboucheront sur une baisse de la qualité des produits, une augmentation de la rareté, un mauvais emploi de la main d'œuvre et in fine un retard économique et social.
  • L'apparition d'un marché noir : c'est là que s'exercera le mieux la fonction entrepreneuriale ;
  • Une corruption généralisée : ceci s'explique par le fait que les incitations économiques propres à la fonction entrepreneuriale aient été remplacées par une lutte pour le pouvoir ;
  • La prostitution du concept de Droit : la loi perdra sa vocation générale et abstraite et deviendra un mandat coercitif, tandis que la justice ne sera plus aveugle mais examinera les conséquences d'un comportement. De même, la morale en pâtira : le professeur Jesus Huerta de Soto l'illustre à l'aide d'une phrase de Keynes, qui revendiquait « le droit à être les uniques juges de nos propres causes ». 


Socialistes et néoclassiques : une impasse collective ?

Après avoir soigneusement détaillé la théorie autrichienne de l'action humaine, du calcul économique et de l'intervention étatique, Jesus Huerta de Soto prend le temps d'analyser les réponses qu'ont pu développer les économistes qui se sont opposés à Mises.

Ces opposants sont scindés en deux écoles bien distinctes, mais qui ont en commun de vouloir remplacer la fonction entrepreneuriale par un mécanisme de pré-coordination centralisée de l'économie :

  • Les économistes favorables à un « socialisme de marché » : Oskar Lange, Karl Polanyi, Evan Durbin, etc.
  • Les économistes néoclassiques : Enrico Barone, Erik Lindahl, Frederick Taylor, etc.

Jesus Huerta de Soto met en évidence dans la seconde moitié de son ouvrage qu'aucun d'eux n'a réussi à répondre de manière satisfaisante au problème de l'impossibilité du calcul économique dans un régime socialiste soulevé par Ludwig Von Mises.

Réfutant tout à tour leurs principaux arguments, l'auteur insiste sur l'erreur méthodologique commune qu'ont commise ces économistes : fonder leurs arguments sur une analyse statique de l'économie imprégnée du modèle walrasien de l'équilibre général.

En effet, l'individualisme méthodologique et le subjectivisme propres à l'école autrichienne permettent une compréhension nuancée de l'action humaine, à l'opposé de la rationalité idéale pensée par les néoclassiques. Chez Mises et Hayek, le marché n'est pas conçu de manière fictive et statique, contrairement à ce qui se figure dans l'élaboration de modèles mathématiques : le marché est un processus dynamique de découverte et de transmission de l'information, dans lequel l'équilibre ne peut pas exister.


Conclusions

Ainsi, Jesus Huerta de Soto revient dans cet ouvrage sur les débats économiques qui ont suivi la publication par Ludwig Von Mises de son ouvrage Le calcul économique en régime socialiste. Ce faisant, il nous introduit brillamment aux fondements méthodologiques, éthiques et philosophiques de l'économie autrichienne, parvenant à mettre en évidence la nuance et la subtilité qui règne dans cette particulière compréhension du monde. Pour autant, son texte ne perd jamais en vigueur lorsqu'il s'agit de dénoncer le socialisme, conçu sous toutes ses formes comme une erreur intellectuelle et une atteinte à la nature humaine. 

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