M

26/11/2017

M est le nom du premier film mis en scène par Sara Forestier, en salles depuis le 15 novembre. Il raconte l'histoire de Lila, lycéenne de première préparant son baccalauréat de français dans un lycée de la banlieue de Garges-lès-Gonesse. Lila est bègue. Elle peut arriver à parler, mais son manque donc de confiance en soi l'empêche d'essayer de s'exprimer et la handicape. Lorsqu'elle rencontre Mo, c'est le coup de foudre. Mo semble avoir un peu moins de la trentaine, est beau, semble plein de confiance et arrondit ses fins de mois grâce à des courses de voiture clandestines. Il vit dans un bus aménagé au milieu d'un terrain vague. Tout semble opposer Mo et Lila dans un premier temps, si ce n'est qu'ils ont tous les deux un handicap : Mo ne sait pas lire, Lila ne peut pas parler. Mais Mo cache à Lila son analphabétisme.

Le film est beau. Il faut tout d'abord faire l'éloge du jeu de Sara Forestier, qui bien qu'ambitieux, est très brillamment exécuté. L'histoire est touchante et puissante, et je tenterai d'expliquer pourquoi par la suite. Néanmoins, certaines choses m'ont quelque peu dérangé. Je n'ai pas trouvé très convaincant le jeu de Redouanne Harjane, anciennement humoriste désormais reconverti en comédien. Mais ceci est peut-être dû à la nature même du personnage : ses réactions parfois incohérentes, sa actes de violence subite et son tiraillement intérieur donnent une impression d'anormalité qui enlève au film un certain réalisme pourtant essentiel dans le reste des scènes. Peut-être était-ce voulu par Sara Forestier, mais il n'empêche que ce personnage a été un frein à une cohérence, une pureté dans le scénario. Mais c'est peut-être un des seuls défauts réellement notables, puisque le reste du film est empreint de simplicité, simplicité qui donne à l'œuvre l'essentiel de sa beauté. Tout cela accompagné d'une bande son composée de chansons de Christophe, qui par l'authenticité de sa voix brisée, soutient et augmente la dureté du film. Le montage, la lumière et les images sont volontairement simples : l'histoire se veut le cœur d'un film dans lequel les personnages en donnent le rythme.

D'abord, le thème choisi par Sara Forestier est d'une dureté absolue. Dans le film, le handicap est le fil directeur. Elle nous le présente d'une façon crue et très violente. Pour Lila, cette impossibilité à s'affirmer, à exprimer sa pensée et à donner un sens à sa présence au sein de la communauté la dévore. Pour Mo, c'est l'analphabétisme, dont il pâtit dans certains emplois qu'il obtient. Ces deux handicaps sont vécus comme une honte. Mo ne parvient pas à s'assumer, donc se cache et cherche des moyens de se cacher, cela en passant parfois par la violence. Lila, elle, est assujettie à sa condition, ne pouvant pas cacher son bégaiement et devant se cacher par le silence. Voilà donc deux personnages corrompus par cette honte, qu'ils cachent comme ils le peuvent.

Néanmoins, si l'on compare ces deux hontes, c'est bien la déroute de Lila qui gagne par sa puissance. Dans les scènes de classe, typiques et indispensables pour représenter les conséquences de l'humiliation collective, on observe cette douleur, cette honte, cette marginalisation que ressent Lila. Mo, lui, se cache. Après la perte de son père lorsqu'il était adolescent, il a dû assumer le rôle du chef de famille, abandonnant l'école. Mais cet analphabétisme le rattrape : lorsqu'il travaille au restaurant, il ne peut pas lire les commandes et se sent bien évidemment rabaissé face à Lila.

Dans des conditions de vie misérables, les deux individus vont de l'avant, faute de choix. Lila prend soin de sa petite sœur délaissée par un père apathique depuis la mort de sa femme. Ce même père qui ne porte qu'un regard de désarroi teinté de mépris face au handicap de sa fille. L'absence de la mère et la présence humiliante du père chez Lila ; la présence d'une mère vorace et l'absence de stabilité paternelle chez Mo. Une mère vorace qui accepté de sacrifier l'éducation de son fils face à la perte du père de famille, une mère qui continue de vivre de l'argent que lui donne son fils, sans se préoccuper le moins du monde que celui-ci vive dans un autobus.

Mais Lila et Mo, face à la violence de leur quotidien, ne peuvent que trouver un exutoire. Lila écrit de la poésie. Elle peut ainsi dépasser les limites que lui impose son bégaiement. Elle peut s'exprimer et même donner de la musicalité à ses paroles, ce qu'elle aurait du mal à atteindre même grâce à de grands efforts à l'oral. Mo, lui, se soulage dans le danger et la violence. Toute cette frustration qu'il accumule, il la déverse au volant de son Audi, quand ce n'est pas sur les gens qui le mettent en difficulté. Deux expériences pleines de passion.

En un sens, on ne peut que voir une critique envers ce système qui n'est pas responsable de ces situations mais qui n'est pas non plus exempté de toute faute. Ce système qui n'a pas pu détecter l'abandon scolaire de Mo et qui n'a pas pu l'empêcher. Ce système qui le laisse vivre dans un autobus. Ce système qui aujourd'hui lui propose des solutions, l'apprentissage de la lecture dans des associations, qui ne font finalement que l'humilier. Ce système qui ne peut pas voir le taudis dans lequel vit Lila et les responsabilités familiales qu'elle endosse. Ce système qui ne lui propose aucune voie différente et adaptée en fonction de son handicap. Ce système qui ne peut lui proposer qu'un professeur courageux qui s'efforce tant bien que mal de la sortir de l'impasse à laquelle elle est condamnée.

On trouve pourtant dans le film de l'espoir. Le professeur de français de Lila représente en quelque sorte cet espoir. Cet espoir d'élévation par la littérature, par la poésie, par la langue. Il l'encourage dans sa prise de parole, l'emmène à des clubs de poésie, lui donne confiance. Tout simplement, il lui propose de dépasser les préoccupations de sa vie et l'épanouit. Un professeur qui permet l'élévation de son élève.

Ce gain de confiance lui est également apporté par Mo. Mo ne peut à aucun moment communiquer avec elle par écrit ou par messages : Lila ne peut que se forcer à lui parler. De là cet amour, cette puissance, cette fusion entre les deux personnages. C'est un amour d'interdépendance : Lila a besoin de Mo car il lui permet de parler et Mo a besoin de Lila car il ressent en elle cette protection féminine, quasi maternelle, qu'il n'a jamais connue ni par sa mère ni par sa sœur. C'est amour leur permet de dépasser toutes les limites qui les entourent : la peur car ils se protègent mutuellement, l'humiliation car ils brillent tous deux dans le regard de l'autre. C'est à une relation fusionnelle, la vraie puissance motrice de l'amour, à laquelle on assiste ici. Cette réunion des contraires apparents, mais si proches dans le fond.

Le film de Sara Forestier est donc d'un optimisme pur. Dans un quartier délaissé, dans des conditions difficiles, l'espoir et l'amour apportent la solution. Ce film redonne espoir en l'amour, cet amour majuscule. Cet amour qu'essaye d'explorer Socrate dans Le banquet : « notre amour n'a pas d'autre objet que le bien ». Sara Forestier l'explore elle aussi très bien.

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