L'erreur de Rivera

10/06/2018

Ce texte est la traduction du texte initialement publié en espagnol, "El error de Rivera", le 8 juin 2018.

 Le vendredi premier juin, alors que le gouvernement de Rajoy avait difficilement fait voter le budget, le dirigeant socialiste (PSOE, gauche socio-démocrate) Pedro Sanchez gagna la motion de censure qu'il avait présentée pour faire chuter Rajoy. La cause était éthique : le verdict du tribunal face au cas de corruption Gürtel, paru une semaine avant, avait confirmé que le Parti Populaire (PP, droite) avait remporté les élections en étant dopé, et avait mis en doute la crédibilité du témoignage que le président Rajoy avait délivré. Cette motion de censure que tous croyaient impossible devint une réussite grâce aux soutiens de Podemos (extrême-gauche) et des partis nationalistes basques, catalans et valenciens comme le PNV (basque, centre-droit), PDeCat (catalan, centre droit), EH Bildu (basque, gauche) et ERC (catalan, gauche). Ciudadanos (centre-droit) ne s'associa pas à la motion, proclamant avec obstination qu'il ne voterait jamais comme les nationalistes, et que ce devraient être aux espagnols de s'exprimer, demandant ainsi à Sanchez de convoquer des élections immédiates. 

Il y a douze ans Albert Rivera, étoile montante de Ciudadanos, se présentait à la présidence de la Généralité de Catalogne en posant nu sur les affiches et en proclamant sa volonté de lutter contre le nationalisme. Peu à peu, Rivera choisit d'orienter Ciudadanos vers le combat pour la probité éthique contre un bipartisme corrompu, en défendant que Ciudadanos serait un centre-droit propre, une excellente alternative pour remplacer un PP en putréfaction. Mais ces slogans n'étaient pas vendeurs, puisqu'aux élections de 2015, Ciudadanos n'obtint que 32 députés alors que le PP en conserva tout de même 134.

Le référendum illégal catalan en octobre dernier changea tout. Dès lors, Ciudadanos se mit à rechercher des électeurs dans le rejet du séparatisme nationaliste, dans le respect de l'unité territoriale espagnole et dans la dénonciation de l'immobilisme de Rajoy face au sécessionnisme. Cette stratégie eut du succès : l'exaltation kitsch d'un patriotisme espagnoliste (aux «garanties» libérales qui puissent le protéger de devenir un nationalisme), les critiques virulentes envers le suprémacisme catalan et les relents centralisateurs eurent virtuellement raison du PP, qui tomba à moins de 20% dans les sondages alors que Ciudadanos s'approchait des 30%, captant des votes de droite comme de gauche.

Le verdict du cas Gürtel vint effacer le leitmotiv catalan, qui convenait pourtant à la marionnette suprémaciste de Puigdemont, Torra, comme à Rivera. L'Espagne n'avait pas un seul mais plusieurs problèmes, et la corruption généralisée du parti au gouvernement était un d'eux. L'astucieux Sanchez, pressé par le déclin historique de son parti annoncé dans les sondages, joua sa dernière carte et en sortit triomphant : en présentant cette motion de censure, il put associer des impératifs éthiques avec un brillant sens stratégique afin d'atteindre un mandat inattendu. Ce que les urnes ne lui auraient sans doute jamais donné lui fut offert par la Constitution. 

Sanchez ne pouvait pas perdre. Si la motion échouait, il pourrait se présenter aux prochaines élections comme un candidat présidentiable, puisqu'il avait exposé son engagement contre la corruption et sa volonté de gouverner. Et il pourrait alors attaquer Rivera pour l'incohérence de son opposition à la motion de censure au vu de ses discours passés. Si la motion réussissait, même confronté aux problèmes de gouverner en minorité (85 députés), il pourrait se présenter comme un candidat sérieux et ferme sur les questions fatales (l'économie et la Catalogne) par une recherche de consensus. Il obtiendrait le droit de se décrire comme l'homme qui avait réellement botté en touche la corruption face à ses rivaux de Ciudadanos, qui avaient manqué de clarté dans leur position. 

Il faut désormais s'interroger sur la qualité de la stratégie de Ciudadanos. Car Rivera semble commettre une erreur cruciale sur les plans stratégique et idéologique. Ciudadanos n'aura pas le monopole du défi séparatiste catalan : le PP s'immiscera dans la surenchère après six années d'immobilisme lorsqu'il se reconstruira sans Rajoy, tandis que Sanchez a prouvé par la nomination de Josep Borrel (un socialiste catalan résolument anti-nationaliste et abhorré par Puigdemont) au ministère des affaires étrangères qu'il ne compte pas agir à la légère lorsqu'il s'agit de la défense de l'intégrité territoriale espagnole. De plus, si le but est bel et bien de gouverner et donc de réconcilier une société, il vaudrait mieux trouver un équilibre entre une recentralisation nécessaire de certains domaines et une défense ferme de l'état décentralisé des autonomies espagnoles, plutôt que de tomber dans la caricature et l'agressivité. Les nationalistes seraient les seuls avantagés par un climat de tension superflue : la justice doit agir, mais le dialogue doit être retrouvé afin de pouvoir rectifier et convaincre. 

Avec son rejet de la motion de censure, Ciudadanos a perdu sa facette éthique, auparavant défendue avec beaucoup d'arrogance, et présente désormais son visage le plus électoraliste. Malgré la liquidation du soutien au gouvernement de Rajoy, le parti orange a nourri les critiques et les doutes autour de sa soi-disant probité. Un soutien aurait mis tout le monde d'accord, et aurait permis de conserver de nombreux électeurs qui pourraient désormais se sentir trahis. Maintenant, Rivera devra vaincre un PP qui reste majoritaire au Parlement et qui ne renoncera pas de sitôt à se placer comme l'opposition au gouvernement. A sa gauche, en montrant qu'il est un président sérieux et déterminé malgré les difficultés, Sanchez restera un ennemi pour Ciudadanos : il pourrait sans plus tarder récupérer l'électorat de gauche qui avait vu en Rivera une fermeté nécessaire. 

Rivera serait sans doute président du gouvernement espagnol si des élections avaient été convoquées immédiatement. Mais la démocratie et ses règles lui ont nié ce plaisir. Et il semble probable que son parti soit mis en difficulté après quelques mois de « gouvernement Frankenstein ». 

« Le pouvoir n'use que celui qui ne l'a pas », écrivait Andreotti. Rivera : l'usure sans pouvoir.


©César Casino

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