De l'erreur d'interprétation
Il est normal que parfois la presse ne puisse pas atteindre le degré de précision nécessaire à la compréhension de chaque évènement, chaque crise, chaque débat de chaque pays du globe. La masse d'informations serait bien trop lourde. Voilà pourquoi il faut se contenter parfois de la surface, et c'est bien justifiable. C'est ce qui s'est passé ces dernières semaines dans la couverture médiatique française du conflit politique catalan.
Mais dans ce cas précis, les enjeux sont très loin de se cantonner à un problème purement espagnol. Attachant beaucoup d'importance à la décentralisation, à l'Union Européenne, à la démocratie et bien évidemment au dialogue et au compromis, j'estime donc le problème catalan universel. Car non, le problème catalan n'est pas isolé : il s'inscrit dans une spirale globale dont au moins nous, les pays européens, devrions nous méfier.
Et c'est là que réside la gravité de la mauvaise couverture du conflit catalan dans la presse française. Ayant la chance de pouvoir lire la presse des deux côtés des Pyrénées, je peux affirmer que le fossé est marquant. C'est cette couverture médiatique complaisante qui a justement permis des interprétations erronées du conflit catalan en France. C'est sur ces interprétations fautives que j'aimerais me pencher aujourd'hui.
La mauvaise interprétation est déjà immanente à l'explication du contexte dans lequel s'inscrit ce bras de fer politique. Effectivement, les divers recours déposés par le Parti Populaire qui ont provoqué la suspension du nouveau Statut d'autonomie catalan en 2010 n'ont pas favorisé la concorde. C'est pour cela que cet évènement n'a pas cessé d'être rappelé par la presse française. Certes, Mariano Rajoy et son parti sont une simple bande de voleurs picaresques, corrompus, ce qui leur enlève la légitimité de tout discours moral. Cela a aussi été rappelé. Néanmoins, la presse française n'a fait que très peu mention de la corruption de Jordi Pujol (président de la Generalitat catalane durant 20 ans) et son évasion fiscale de 34 ans, ou bien des rapports de l'Union européenne alertant du fait que la Catalogne est la région la plus corrompue d'Espagne. La presse n'a pas non plus rappelé que l'Espagne a tout d'un Etat fédéral si ce n'est le nom, et que la Generalitat de Catalogne possède de très vastes prérogatives (éducatives, législatives, sécuritaires, etc.). Mauvaise interprétation.
Puis est arrivée la journée du vote, ce fameux 1-O. Les images des forces de l'ordre espagnoles usant de la violence pour fermer les bureaux de vote ont connu une diffusion massive, projetant l'image de l'Espagne comme d'un Etat policier. Il est vrai qu'il n'est jamais agréable de voir des forces de l'ordre s'en prendre à des citoyens, et ces violences sont condamnables. Mais il faut quand même les relativiser puisque finalement à la fin de la journée, seulement 4 personnes s'étant présentées aux services de santé nécessitaient réellement des soins hospitaliers. C'est donc la « véritable » Espagne qui se montrait là, avec son caractère franquiste violent, face à des votants pacifistes. Ces votants pacifistes, on pouvait aussi les trouver sur d'autres vidéos diffusées sur les réseaux sociaux (mais beaucoup moins partagées), les voyant poursuivre à plusieurs dizaines dix policiers espagnols et en leur jetant des pierres et des bouteilles de verre. Le clivage semble donc déjà relativisé entre ces deux parties. Mais la bataille des réseaux sociaux reste la bataille des réseaux sociaux. Les indépendantistes l'ont gagnée, et tant pis. Mauvaise interprétation.
Néanmoins, on parle là d'un référendum interdit par le Tribunal Constitutionnel espagnol, la plus haute instance d'un pays démocratique possédant la séparation des pouvoirs comme norme essentielle et mieux classé que la France selon les critères de l'ONU. On parle là d'un référendum qui a violé la Constitution de 1978, une Constitution faite après 40 ans de franquisme avec l'objectif de rassembler toutes les forces politiques pour obtenir une stabilité : la Constitution du dialogue par excellence. On parle là d'un référendum qui ignore plus de la moitié de la population qui respecte les lois du pays démocratique dans lequel elle vit. Mais cela n'était pas de de poids face aux violences policières dignes d'un franquisme supposément infiltré dans la démocratie espagnole, et certains ont oublié de le mentionner. Mauvaise interprétation.
De plus, parlons du droit à l'auto-détermination, invoqué par les indépendantistes pour justifier leur rébellion. Cette notion juridique, en plus d'être reliée à un contexte historique bien précis, n'est applicable que dans des cas où le territoire est opprimé. Je rassure le lecteur, les droits fondamentaux sont assurés pour tous en Catalogne comme dans le reste de l'Espagne. Donner la légitimité du « droit à décider » aux indépendantistes catalans, comme ça a pu être fait en France ces dernières semaines (au moins indirectement), c'est encore une fois mal interpréter les valeurs qui sont portées par cet indépendantisme.
L'indépendantisme n'est pas, comme il le prétend, antimonarchique et républicain. Il n'est pas non plus la matérialisation d'une volonté émancipatoire. Ce serait encore une mauvaise interprétation.
L'indépendantisme catalan est nationaliste, et s'est emparé des prérogatives éducatives concédées par le gouvernement central espagnol pour forger une génération endoctrinée, par le limogeage des professeurs opposés à la « cause », par l'élimination progressive du castillan au profit du catalan dans les établissements primaires et secondaires et par une abjecte façon de revisiter l'apprentissage de l'Histoire. Voilà pourquoi la jeunesse catalane est aussi favorable à l'indépendance : plongée dans le bain depuis la naissance, elle n'a pas réussi à penser librement. L'indépendantisme catalan est également raciste. C'est un réel racisme économique que de refuser de participer à la redistribution des perceptions d'impôt. C'est un réel racisme économique que de refuser la solidarité maintenant alors que la Catalogne a profité des fonds pour le développement de l'Union Européenne lorsque l'Espagne y a adhéré en 1986. C'est un réel racisme économique de de vouloir se séparer d'autres individus car on est plus riche qu'eux. Prenons cela en compte.
Voilà pourquoi il est pourtant si facile de confondre une volonté émancipatoire avec les pires relents qui ont amené la destruction de la paix au siècle dernier. Aujourd'hui l'indépendantisme catalan a ressuscité en Espagne ces sentiments noirs en les déguisant sous le costume mal taillé de la liberté. L'erreur de les confondre a été faite. Mais à la prochaine échéance, informons-nous correctement, puisque c'est bien de l'avenir de l'Europe et de sa stabilité dont nous parlons. Cessons de provoquer des mauvaises interprétations.
